Pierre Durette est originaire de la Vallée de la Matapédia, en Gaspésie. Il est revenu y vivre en 2015, avec sa conjointe Maude Blais, céramiste. Ils ont maintenant une fillette, Romane. Pierre est artiste visuel pluridisciplinaire. En 2004, il remporte le Grand Prix Albert-Dumouchel et en 2007, il reçoit la bourse d’excellence Marcel Bellerive. Ses œuvres ont été exposées au Musée d’art contemporain de Montréal, à la Galerie Lacerte art contemporain à Montréal, à la galerie The Power Plant et à LE gallery à Toronto, ainsi que dans plusieurs centres d’artistes au Québec. Ses œuvres font partie des collections Colart, Loto-Québec, Conseil québécois de l’estampe, Collect’Art et Prêt d’œuvres d’art du Musée national des beaux-arts du Québec, Encana, BMO, et la Banque Nationale. 

La première fois que je suis allée chez Pierre et Maude,  c’était pour photographier la nouvelle collection de pièces de céramique de cette dernière. Pour dire vrai, j’étais un peu intimidée. Ce couple m’impressionne beaucoup, avec leur carrière rayonnante et par leur humilité, leur chaleur, leur accueil.

Je découvrais leur maison toute simple, mais remplie de petits détails faits à la main, qu’on peut voir en y portant attention. Eux aussi ne semblent pas sortir du lot, à première vue. C’est lorsqu’on passe du temps avec eux, qu’on est témoin de leur grand talent, bien sûr, mais surtout du lien très fort qui les unit qu’on se rend compte de leur singularité. Ça fait du bien de passer du temps en leur compagnie. Ça ne courre pas les rues, des gens qui s’aiment naturellement et sans retenue, tout en étant conscients de leur chance et de la valeur du mode de vie qu’ils ont choisi. Des gens à la fois profonds et réfléchis, mais aussi vrais et drôles. 

pierre durette causapscal dans son atelier artiste

Ce n’est pas très commun, surtout dans leur domaine, de choisir s’éloigner de la ville et de s’installer en pleine campagne. Pierre me disait qu’il ne croyait pas qu’il aurait été possible d’avoir ces opportunités sans être d’abord passé par Montréal. Il a certainement raison. 

Pierre est une personne qui me semble très sensible aux autres et à son environnement. On en parle brièvement dans l’entrevue, mais la pêche, la chasse, le bois, ça fait partie de lui, ça tient une grande importance.

Ça lui manquait beaucoup lorsqu’il vivait en ville. En étant maintenant à Causapscal, il a toute cette nature à sa porte et son atelier dans le garage derrière la maison. Ça fait toute la différence côté rythme et qualité de vie. 

 

Voici notre entretien.

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fougères sauvages gaspésien

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QUI ES-TU? QUEL EST TON MODE DE VIE?

La première chose qui me vient en tête, c’est que ma vie est assez relax! Je vis à Causapscal et je travaille à côté de la maison, dans mon atelier. 

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QUI PARTAGE TA VIE?

Il y a Maude, ma conjointe, et notre petite fille Romane. Nous sommes les trois en colocation pour s’aider à payer le loyer! Haha!

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PEUX TU ME PARLER DE TON OCCUPATION PRINCIPALE, CE QUE TU FAIS DANS LA VIE?

Je suis un artiste pluridisciplinaire en arts visuels, ce qui signifie que j’utilise plusieurs techniques: dessin, sculpture, estampe, peinture. L’essentiel de mon travail est en 2D, mais j’ai parfois besoin du 3D pour peaufiner mes idées, accentuer certains propos.

Pierre Durette artiste atelier causapscal
Pierre Durette artiste atelier causapscal

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COMMENT ES-TU ARRIVÉ OÙ TU ES DANS TA VIE ACTUELLEMENT? PEUX-TU ME DÉCRIRE TON PARCOURS, LES MOMENTS CHARNIÈRES QUI T’ONT MENÉ JUSQU’ICI? COMMENT AS-TU CHOISI CETTE VOIE?

Je suis né à Causapscal. Je n’étais pas super bon à l’école. Comme beaucoup de monde de mon entourage, je me suis inscrit en sciences pures au cégep. J’ai ensuite essayé sciences humaines. C’était pas ma place, même si certains de ces sujets m’intéressent.  J’’ai lâché l’école, j’ai repris.

Je ne faisait pas d’art encore à cette époque, ça n’existait pas chez nous. Le côté artistique et culturel n’était pas du tout présent. 

Par un drôle de hasard, j’ai abouti en arts, toujours à Rimouski, et j’ai complété mon DEC. J’ai ensuite pris un an pour travailler et peindre. Je voulais tester ma motivation avant d’investir toutes mes billes et aller dans la grande ville. Je me suis monté un portfolio et j’ai été accepté à l’UQAM. À partir de ce moment, ma vie à pris tout son sens. Je me suis épanoui comme jamais dans ma vie. J’étais à ma place. Ça m’a fait un très grand bien. 

Au début de l’automne, il y a une fraîcheur dans l’air qui me rappelle ma première rentrée universitaire. Ça m’a chamboulé. J’étais extrêmement heureux. Il y avait un vent de fraîcheur autant dehors que dans ma vie. J’apprenais des choses qui me passionnaient. Ça soulage de trouver sa voie.

Même chose avec l’amour. J’étais sorti avec des filles, bien sûr, mais sans plus. J’ai connu Maude via une amie avec laquelle elle vivait. Je voulais vraiment être avec elle. Nous sommes ensemble depuis ce temps. À cette époque de ma vie, tout à déboulé, tout s’est placé. 

Aujourd’hui, je ne changerais rien à ma vie. Toute cette suite de hasards m’a mené ici. Le soir, je me berce sur la galerie avec ma fille et j’y crois à peine. Je suis vraiment heureux et choyé. Je sens que c’est extraordinaire que j’aie toute cette chance. De tous les chemins (sûrement moins beaux) que j’aurais pu emprunter, je n’en reviens pas que je sois ici et maintenant.

Pierre Durette artiste atelier
Pierre Durette artiste matériel atelier portait causapscal
Pierre Durette artiste atelier causapscal

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SELON LES JAPONAIS, L’IKIGAI EST UNE RAISON D’ÊTRE, DE SE LEVER LE MATIN, D’AIMER LA VIE, D’AVANCER, LE BUT DE NOTRE VIE. AS-TU TROUVÉ LE TIEN?

C’est Maude. J’essaie toujours de l’impressionner. Maintenant, je dois me motiver encore plus parce que j’ai une fille, je dois faire vivre tout ce monde. Je suis très terre à terre. Je me lève le matin, mon but c’est d’aller dans l’atelier travailler. Oui, mon travail me motive, mais c’est surtout Maude qui est ma raison d’être. Si j’imagine qu’il arrivait quelque chose et que je me retrouvais seul, plus rien n’aurait de sens, même pas ma pratique. Ça me sert à rien de travailler pour avoir de l’argent sans avoir ma famille.

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QUELLES SONT TES VALEURS? 

L’honnêteté. Le travail. L’amour.

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QU’AIMES-TU LE PLUS DE TA VIE?

C’est peut-être quétaine, mais je me sens au paradis. Le bonheur, tu me peux pas le projeter, car tu ne l’atteindras jamais. Présentement, c’est ça que j’ai: ma famille, mon atelier. Je suis satisfait. J’ai des rêves et des envies, mais j’apprécie ce qui se passe maintenant. J’ai vécu en appartement longtemps, avec des voisins tout autour. On a fait le choix de revenir en région et maintenant, c’est comme la retraite! Haha! On est bien ici, avec notre maison, la nature autour, l’atelier dans la cour. J’ai tout pour être heureux.

Pierre Durette artiste visuel portrait atelier

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QUE TROUVES-TU LE PLUS DIFFICILE DANS TA VIE?

Le côté précaire de ma situation financière. Ça va bien, mais c’est toujours incertain dans un domaine comme celui des arts. C’est ce qui m’inquiète le plus, surtout depuis que j’ai ma fille. Ça m’agace un peu, mais c’est le prix à payer pour une vie comme la nôtre. En même temps, c’est comme se plaindre la bouche pleine, surtout si je me compare.  Je ne connais pas beaucoup de gens de mon âge qui vivent de leur art. 

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QU’EST-CE QUE LE SUCCÈS POUR TOI? L’AS-TU ATTEINT?

Le succès! Ouf. Ce n’est pas un concept que j’aime. C’est comme si ça passait par le regard de l’autre. Si je m’accomplis, je ne verrai pas cela comme un succès. En plus, il y a une sorte de violence dans l’atelier. Sans être un artiste tourmenté, je ne suis jamais pleinement satisfait de ce que je crée. Si je gagne un prix, c’est l’fun, mais l’an dernier il était remis à un autre, et l’année prochaine un nouveau gagnera. Le succès, ce n’est pas ça. Je relativise les succès comme les échecs. Tout est relatif. 

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QUELS SONT TES RÊVES, DES PLUS SIMPLES AUX PLUS FOUS?

Je suis assez pessimiste, je n’ai pas de rêve pour la société en général. 

Pour ma fille, mon rêve c’est qu’on soit proche, mais qu’elle aille voir ailleurs, qu’elle quitte Causapscal. On lui fera toujours voir ailleurs, voir la ville. Je trouverais triste qu’elle reste ici toute sa vie sans avoir connu d’autre environnement. 

Un rêve personnel, c’est d’acheter le terrain à côté! Qu’on soit bien! Je suis vraiment plate. La vie est très simple au fond, c’est nous qui la rendons compliquée.

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QUI SONT TES MODÈLES?

C’est le genre de questions dont le concept m’échappe complètement. Il y a des catégories de questions auxquelles je ne suis pas capable de répondre, comme celle-ci. Alors non, je n’ai pas de modèle.

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AS-TU VÉCU DES MOMENTS D’ÉCHEC? COMMENT T’ONT-ILS PROPULSÉS?

J’ai longtemps vécu sur le négatif, qui était mon moteur pour avancer. Ça me donnait une énergie pour continuer. Les commentaires négatifs ont longtemps été une source de motivation. Quelqu’un me disait « t’es pas capable » ou « ton travail n’est pas bon » et ça me motivait au lieu de m’écraser, je travaillais plus fort encore.

Il faut dire que je suis rendu plus zen depuis la naissance de ma fille. 

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QU’EST-CE QUI TE REND LE PLUS FIER DANS TA VIE, AUJOURD’HUI? 

Qu’on ait pris la décision de déménager à Causapscal. Je suis fier d’être revenu dans mon village natal. Je suis un Durette de Causapscal. 

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QUELS SONT TES PROJETS? 

Continuer mon travail, développer ma prochaine exposition. Avant, j’avais une expo par année, là j’ai tout changé pour avoir moins d’une expo par an. C’était trop et très épuisant. Je veux avoir plus de temps pour travailler entre chacune. La prochaine expo solo sera dans un ou deux ans. C’est un privilège de me permettre cela, maintenant. 

PRINCIPALE QUALITÉ – sincère.

PRINCIPAL DÉFAUT – impatient.

MUSICIEN FAVORI – John Carpenter.

FILM FAVORI – Mad Max I et II.

LIVRE FAVORI – Limonov, d’Emmanuel Carrère. 

ÉTAT D’ESPRIT ACTUEL – je me sens bien. 

DEVISE, MANTRA – aucun. 

PLUS GRANDE PEUR – mourir. 

BIEN LE PLUS PRÉCIEUX – un anneau gravé que j’ai trouvé dans le fond d’une rivière et qui me fait disparaître quand je le porte. Haha! Sans blague, rien du tout. 

ENDROIT PRÉFÉRÉ – dans le bois, l’hiver.

EN QUI AIMERAIS-TU TE RÉINCARNER – en chat. 

MEILLEUR CONSEIL QU’ON T’AIT DONNÉ – quand t’aime une fille qui aime le bois, lâche la pas! Haha!